Francophonie en Afrique: en Algérie, la langue française, un «butin de guerre» en mauvaise posture? [3/5]

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En Algérie, depuis septembre 2022, l’anglais est enseigné dès l’école primaire, faisant perdre au français son statut de seule « langue étrangère » des programmes scolaires aux côtés de l’arabe et du tamazigh. Alger a-t-il décidé de rompre avec l’héritage de la colonisation ?

Le français n'est plus la seule «langue étrangère» apprise dès le primaire en Algérie, elle doit cohabiter avec l'anglais.
Le français n’est plus la seule «langue étrangère» apprise dès le primaire en Algérie, elle doit cohabiter avec l’anglais. © AFP –

« Good morning ! », « hi ! ». Moussa, Nassim et Wafa, élèves de la troisième année de primaire, s’appliquent à répéter. Wafa, 9 ans, a déjà une longueur d’avance puisque sa grande sœur est diplômée en littérature anglaise de l’université d’Alger. « Je sais comment dire les chiffres de 1 à 10 », annonce-t-elle fièrement.

« L’anglais est une langue très importante. C’est la langue du monde, s’enthousiasme la professeure. Elle est parlée dans tous les pays, en Grande-Bretagne, aux États-Unis. Dans la classe, j’ai trouvé les élèves très excités à l’idée d’apprendre l’anglais. » Sakina, enseignante à l’école Hussein-Dey, à Alger, a été recrutée pour enseigner l’anglais après une brève formation. Comme elle, ils sont 5 000 enseignants contractuels à avoir été engagés par le ministère de l’Éducation nationale pour la rentrée de septembre 2022 après la décision, à peine trois mois avant, du président Abdelmadjid Tebboune d’introduire l’anglais dès le cycle primaire.

Jusque-là, le français, était la seule « langue étrangère » enseignée dès l’école primaire au côté de l’arabe et du tamazight, les deux langues officielles en Algérie.

Troisième pays francophone en nombre de locuteurs

C’est dans les années 1960 que la langue française a été adoptée dans le système scolaire. « Paradoxalement, c’est après l’Indépendance que l’usage du français s’est étendu. Les immenses efforts de scolarisation déployés par le jeune État algérien expliquent aisément l’expansion de la langue française depuis 1962. Le recours à tous les Algériens diplômés ou instruits (et, dans leur grande majorité, ils l’étaient en langue française) et à la coopération étrangère (surtout française), a entraîné l’institution d’un état de bilinguisme de fait, sinon de droit, dans le système éducatif et dans la société en général », précisait la linguiste Khaoula Taleb Ibrahimi, dans une étude parue en 1995.

Ce n’est qu’en 1978 qu’a commencé l’arabisation graduelle de l’école. Et depuis la fin des années 1980, le français est enseigné comme langue étrangère, au même titre que l’anglais, l’espagnol ou l’allemand dans les cycles moyen et secondaire.

Selon l’Unesco, l’Algérie est le troisième pays francophone au monde après la France et la RDC avec près de 15 millions de personnes maîtrisant la langue française, soit 33% de la population. Mais le pays, qui n’est pas membre de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), considère désormais comme prioritaire l’usage de l’anglais dans le système scolaire. « L’Algérie doit rejoindre le mouvement du monde. Il est vrai que la langue française est un “butin de guerre”, mais l’anglais est une langue internationale. C’est la langue de l’économie », justifiait Abdelmadjid Tebboune en juillet 2022.

« Pas d’hostilité » envers la langue française

En août 2023 encore, le président algérien affirmait que la question de l’enseignement de l’anglais à l’école primaire était posée depuis plusieurs années. « Si l’on veut aller à la création des start-ups, à la science, il faut utiliser la langue anglaise. L’anglais est la langue des chiffres et des théories physiques. Les parents d’élèves veulent que leurs enfants apprennent l’anglais », a appuyé Tebboune.

Alors qu’avant l’enseignement de l’anglais commençait seulement au collège, désormais il cohabite avec le français dès le primaire. Une décision qui ravive le débat linguistique dans le pays sur la place de la langue française, encore grandement associée à sa dimension coloniale.

Défenseur de la « fierté linguistique », le linguiste Salah Belaid, président du Haut conseil de la langue arabe (HCLA), estime que plus de 60 pays utilisent la langue de William Shakespeare. « Il faut donc s’ouvrir davantage sur la langue anglaise et en faire un support pour la langue arabe, tout en préservant nos particularités », soutient-il. Même si celui qui est membre de l’Académie de langue arabe de Sharjah (Émirats arabes unis) et enseignant à l’université de Tizi Ouzou se défend de toute hostilité envers la langue française, il déclarait dans une interview, le 18 décembre 2022, Journée mondiale de la langue arabe : « Nous sommes contre la francisation et contre la Francophonie qui est un organisme politique sous couvert linguistique. »

L’écrivain et dramaturge KATEB YACINE . auteur entre autres du célèbre roman Nedjma, considérait le français comme « un butin de guerre ». « L’usage de la langue française ne signifie pas qu’on soit l’agent d’une puissance étrangère, et j’écris en français pour dire aux Français que je ne suis pas Français », déclarait-il en 1966, quatre ans après l’indépendance de l’Algérie.

« La langue de Molière jouit d’une place prestigieuse dans notre société. Elle fait partie du paysage linguistique algérien. Néanmoins, ce butin de guerre est perçu par certains comme un signe d’aliénation culturelle », commente le journal en ligne Dzair Daily, après ces décisions.

La bataille linguistique se mène aussi dans les ambassades. François Gouyette, ex-ambassadeur de France à Alger et arabophone, célébrait cette journée avec le personnel de la représentation diplomatique et avec les étudiants. Une première. De son côté, l’ambassade des États-Unis travaille pour « le renforcement » de l’enseignement de l’anglais en Algérie. Le 10 juin 2023, elle organisait à Alger la finale d’un « concours national d’orthographie anglaise » avec la participation d’une vingtaine de candidats.

La loi sur la « généralisation de la langue arabe » réactivée

Le pouvoir algérien veut-il en finir avec l’héritage de la langue française ? Difficile en tout cas de ne pas y voir de volonté politique. D’autant que cette décision n’est pas sans rappeler la politique d’arabisation menée par le président Houari Boumédiène dans les années 1970.

Un mouvement qui se poursuit. Fin 2021, à la suite d’une crise diplomatique entre Paris et Alger déclenchée par les propos d’Emmanuel Macron sur l’histoire de l’Algérie, les ministères de la Jeunesse et des Sports, du Travail et de la Formation professionnelle ont interdit l’usage du français dans les documents administratifs, les communications, les correspondances et les courriers. « C’est un secteur qui est géré par des jeunes appartenant à la génération de l’indépendance, donc ils maîtrisent tous l’arabe », a soutenu Abderrezak Sebgag, ex-ministre de la Jeunesse et des Sports.

Le ministère de la Culture et des Arts a pour sa part exigé, en 2022, l’utilisation exclusive de la langue arabe dans toutes les activités et les correspondances, à l’exception des échanges avec l’étranger. L’usage du français est désormais « interdit » dans ce département. Une note interne a rappelé les dispositions de la loi 05/91 du 16 janvier 1991 portant « généralisation de la langue arabe », et l’article 3 de la Constitution qui stipule que « l’arabe est la langue nationale et officielle » en Algérie. Les frontons de plusieurs départements ministériels, dont celui de la Défense nationale, sont écrits en arabe et en anglais depuis deux ans.

Quant au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, il a décidé de remplacerprogressivement l’enseignement des programmes en  français par l’anglais dans les universités. . Un plan de formation des enseignants recourant aux techniques de l’apprentissage intensif a été lancé à cet effet. Jusque-là, les sciences techniques (médecine, technologie, informatique, génie mécanique, architecture, hydraulique, biologie, etc) étaient toujours enseignées en français alors que les sciences humaines ont été complètement arabisées (sociologie, philosophie, histoire, psychologie, économie, etc.).

« On est encore loin de l’idée d’une dernière génération de francophones en Algérie »

Pourquoi un tel rejet de la langue française ? « La langue française est victime de son « statut » social avant tout, répond Adlène Meddi, journaliste et écrivain algérien, établi à Alger. C’est la langue de ceux qu’on présente comme « dominants ». Pratiquer l’anglais est une sorte de revanche sociale de la périphérie suburbaine et de la jeune génération. Au-delà des décisions politiques – par ailleurs mal préparées – il y a une transition générationnelle qui soutient ce « switch » vers l’anglais. »

Waciny Laredj, écrivain, auteur d’une douzaine de romans en langue arabe, et enseignant à Alger puis à la Sorbonne à Paris, minimise la volonté affichée par les autorités algériennes de s’éloigner progressivement de la langue française. « L’algérien est tellement imprégné de la langue française qu’il est difficile de penser autrement. On peut toujours faire appel à l’anglais comme troisième langue avec l’arabe et le français. Ce n’est pas contradictoire, ça enrichit la pensée, ça permet aux Algériens de voir autrement au-delà de la langue française. Mais la langue française est là. Je partage l’idée de Kateb Yacine », confie-t-il.

Le journaliste arabophone Kada Benamar estime que la décision de donner plus de place à l’anglais dans l’enseignement ne relève pas d’une volonté de « se séparer » du français ni de mettre les deux langues en concurrence. « Tout le monde est d’accord que l’anglais est une langue internationale et que le français est toujours présent ici. On est encore loin de l’idée d’une dernière génération de francophones en Algérie. Il faut aborder la question des langues à partir d’un angle culturel, intellectuel et linguistique. Il est préférable de s’éloigner autant que faire se peut de la politisation de cette question et de la débattre avec une certaine neutralité », plaide-t-il.

Ahmed Cheniki, ancien maître de conférences de littérature de langue française à l’université de Annaba, va dans le même sens en soulignant la nécessité de « consulter » les linguistes avant toute décision politique se rapportant aux langues. « Les linguistes ont un autre rapport avec les langues, analyse-t-il. L’anglais est parlé en Grande-Bretagne, aux États-Unis et ailleurs. Finalement, l’anglais est la langue nationale de quel pays ? Le français n’est pas la langue de la France. Il n’y a pas de langue coloniale. »

AMED BAMBA source RFI

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